Colloque « Pour une diplomatie féministe » Assemblée nationale ( 05.07.18)

Discours de Nathalie Loiseau, ministre chargée des affaires européennes

Madame la députée, chère Mireille Clapot,
Mesdames et messieurs,

Arrivant à la fin d’une conférence si riche et après de tels orateurs, je ne prétendrai pas dresser une synthèse de vos travaux. L’actualité européenne que l’on peut raisonnablement qualifier de dense en ce moment ne m’a pas permis de me joindre à vous plus tôt mais faute de synthèse j’aimerais partager avec vous quelques réflexions au terme de cette journée.

En réfléchissant à ce que m’évoque la « diplomatie féministe » en Europe, deux images très fortes me sont venues à l’esprit.

Tout d’abord celle, étonnante de calme détermination, des femmes de Pologne qui ont envahi les rues en mars dernier pour défendre leurs droits, en particulier le droit à l’avortement. Elles ont démontré que les droits des femmes, même en Europe, ne sont pas une donnée, un acquis que la marche de l’histoire protège et qu’un gouvernement mal inspiré peut toujours chercher à plaire aux plus arriérés en s’en prenant aux femmes, à leurs droits ou leur place dans l’espace public. Elles ont aussi démontré leur capacité de résistance, y compris dans des sociétés ou il est bien plus malaisé que chez nous de manifester.

L’autre image forte qui m’est venu à l’esprit c’est celle de Simone Veil, à qui la Nation en rendu hommage dimanche dernier en l’accompagnant au Panthéon. Simone Veil l’Européenne, la féministe, la femme d’action au courage immense.

C’est en pensant au courage de ces femmes, celui des Polonaises qui ne peuvent se résoudre à se laisser repousser en arrière, celui, trempé dans les épreuves les plus terribles du XXeme siècle, de Simone Veil, qu’il faut envisager notre devoir de développer une diplomatie féministe.

Si nous devons aujourd’hui encore réfléchir à notre action en ce sens et charger des parlementaires de l’explorer – comme vous l’avez fait avec talent avec Laurence Dumont, chère Mireille Clapot, c’est bien parce que rien n’est spontané, rien n’est naturel lorsqu’il s’agit de conquérir et de maintenir les droits des femmes acquis, de haute lutte parfois, par les générations qui nous ont précédés.

Pour la diplomatie c’est une évidence aujourd’hui : on ne fait pas progresser un pays en laissant de côté la moitié de sa population, on ne règle pas une situation de crise en ignorant les femmes, on ne stabilise pas une région sans inclure les femmes. Et pourtant … le taux de participation à l’économie rémunérée des femmes stagne autour de 50% depuis les années 1990, des discriminations légales contre les femmes persistent dans 155 pays, la seule réduction des inégalités femmes-hommes conduirait à une hausse de plusieurs milliards de dollars du PIB mondial.

Je suis de longue date une féministe engagée et plus de 20 ans de ma carrière au sein de la diplomatie française m’ont démontré cette évidence qui devrait sauter aux yeux de tous.

Parce que je suis aussi une européenne convaincue et exigeante, je considère que l’égalité femmes-hommes fait partie des valeurs fondamentales de l’Union, - elle est inscrite dans nos traités : « pour toutes ses actions, l’Union cherche à éliminer les inégalités, et à promouvoir l’égalité, entre les hommes et les femmes » - et je suis convaincue qu’il est vital pour notre Union européenne de tenir ferme sur notre communauté de valeurs. Je citai l’exemple des Polonaises, chacun voit bien ô combien les femmes en Europe doivent pouvoir compter les unes sur les autres dans un monde en mouvement constant et une Europe parcourue de courants rétrogrades. Placer l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de nos valeurs partagées est plus important que jamais.

Au plan national, le Président de la République Emmanuel Macron a fait de l’égalité entre les femmes et les hommes la « Grande cause nationale » pour la durée du quinquennat.

Le 8 mars dernier, le Premier ministre a rassemblé tout le gouvernement pour annoncer 50 mesures fortes pour l’égalité. Notre détermination est totale et elle se traduit dans la volonté résolue de la diplomatie française, derrière Jean-Yves Le Drian, qui a d’ailleurs rejoint le mouvement Jamais sans Elles, d’inscrire les droits des femmes au cœur de l’action extérieure de la France.

La nouvelle Stratégie internationale de la France pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2018-2022, qui a été officiellement lancée le 8 mars au Quai d’Orsay, est un plan d’action novateur, qui va inscrire l’égalité au cœur de notre diplomatie, à travers deux grands outils : l’aide publique au développement et l’action de plaidoyer international.

Vous en avez sûrement longuement parlé : grâce à cette nouvelle stratégie, instrument clé d’une diplomatie féministe, la dimension de genre sera prise en compte dans l’ensemble des actions du ministère et de ses opérateurs, et dans toutes les zones géographiques. Jean-Yves Le Drian a pris l’engagement d’atteindre l’objectif de 50% de l’aide publique au développement affectée à cette stratégie. C’est un engagement que nous tiendrons.

Je ne reviens pas plus sur cette stratégie mais voudrais encore partager avec vous quelques considérations. Avec ma casquette de diplomate, en poste sur tous les continents, puisque j’ai servi en Indonésie, au Maroc, au Sénégal, aux Etats-Unis avant de revenir vers des rivages européens, j’ai vu sur le terrain à quel point cette stratégie était nécessaire.

Les diplomates français doivent plus que jamais s’appuyer sur les femmes pour les situations de sortie de crise et dans les Etats fragiles, défendre les droits sexuels et reproductifs, et surtout l’accès à la contraception, indispensables à l’autonomisation des femmes et à leur capacité d’agir en faveur du développement de leurs pays, défendre pied à pied dans les enceintes multilatérales les textes qui font progresser les droits des femmes et régresser les obstacles qui sont mis à leur épanouissement - vous n’imaginez pas à quel point la plus anodine des négociations, sur des questions d’urbanisme au nations unies par exemple, peut receler d’articles âprement débattus parce que des petites minorités d’Etats chercheront à toute force à empêcher de voir gravé dans le marbre onusien l’égal accès des femmes à la propriété foncière par exemple ou encore leur droit à l’héritage.

Nous sommes tous en ce moment préoccupés de trouver la bonne réponse au défi migratoire en Europe et, en assurant un accueil digne et efficace, d’éviter les scandaleuses exploitations qui l’accompagne. Je pense d’abord à l’exploitation par les passeurs et les trafiquants d’êtres humains qui tirent leur fortune de la misère et du désespoir. Mais je pense aussi à l’exploitation politicienne, celles des populistes de tous horizons qui n’aiment rien tant qu’un problème et qui cherchent si peu de solutions.

Les femmes et les jeunes filles sont les plus vulnérables lorsqu’elles prennent la route de l’exil en courant des risques insensés, parfois avec leurs enfants, où elles devront faire face en plus de tout au risque de violence sexuelle. Je parlais récemment avec un reporter qui a passé quelques semaines sur l’un de ces bateaux qui vient au secours des naufragés et qui me racontait cette jeune nigériane, à qui des passeurs avaient promis l’Eldorado en Europe, sauvée de justesse de la noyade car elle s’était embarquée sur le premier canot pour fuir un esclavage en Libye où des trafiquants l’avaient remise à une famille abusive. Elle avait les bras encore couverts de traces de morsure.

Arrêter ce trafic qui vide les pays de départ de leurs forces vives, traumatise des migrants qui vivent l’enfer sur leur route et jette des jeunes filles par milliers dans les filets des réseaux de prostitution est impératif et y nous y consacrons une énergie sans faille.

Autre considération, avec ma casquette de ministre chargée de l’Europe, je vois aussi l’extraordinaire rôle normatif joué par nos institutions, celles de l’Union européenne bien sûr mais aussi le Conseil de l’Europe et la Cour Européenne des droits de l’Homme pour bâtir le socle des politiques en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes depuis les années 1980. C’est le Conseil de l’Europe qui a encouragé des concepts comme la démocratie paritaire ou l’approche intégrée de l’égalité. Peu le savent hélas dans le grand public comme parmi les plus avertis.
Les deux principales réalisations du Conseil de l’Europe en matière d’égalité entre les femmes et les hommes sont récentes puisqu’elles datent des années 2000 mais n’en sont pas moins essentielles et ambitieuses : il faut veiller à ce que la Convention sur la lutte contre la traite des êtres humains et celle sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, dite Convention d’Istanbul, soient pleinement appliquées. La France a été l’un des premiers pays à la ratifier. Ce n’est pas toujours aussi évident en Europe. J’étais récemment en Croatie et lors d’une consultation citoyenne sur l’Europe des jeunes femmes croates m’ont fait part de leur inquiétude grandissante devant la montée du fondamentalisme chrétien dans leur pays dont les lobbies pèsent pour refuser la ratification de la convention d’Istanbul.

Réalisons bien ce que cela veut dire : au cœur de l’Union européenne, des lobbies pour qui la lutte contre les violences faites aux femmes est à bannir !
Plus largement, je souhaite redire devant votre assemblée avertie à quel point on ne reconnait pas suffisamment l’approche globale de l’égalité retenue par le Conseil de l’Europe qui a compris qu’il était essentiel d’avoir un regard transversal et qui s’est donné les moyens administratifs de le faire en créant en son sein une commission pour l’égalité de genre et en nommant un rapporteur pour l’égalité de genre au sein de chaque comité directeur et de chaque organe de suivi du Conseil de l’Europe. L’égalité femmes-hommes sera une dimension importante de notre présidence du conseil des ministres du Conseil de l’Europe, de mai à novembre 2049.

Permettez-moi enfin de citer le rôle essentiel joué par la Cour européenne des droits de l’Homme. La Cour est aussi pour les citoyens des Etats membres du Conseil de l’Europe un juge du quotidien. C’est essentiel car c’est là que se déroule la lutte pour l’égalité, qu’il s’agisse des violences domestiques, de la discrimination à l’embauche, des congés parentaux, des régimes de pension, de la transmission des noms des parents à leurs enfants, etc. partout où se nouent les discriminations ou les violences dont les femmes sont encore trop souvent victimes, en France comme ailleurs en Europe.

En présentant en avril dernier le rapport de la mission d’information sur la place des femmes dans la diplomatie que vous avez conduit avec la députée Laurence Dumont, chère Mireille Clapot, vous avez dessinée des pistes ambitieuses :

être exemplaire et promouvoir des initiatives fortes lors des grandes réunions internationales. Je crois que la présidence française du G7 sera, après celle remarquable en ce domaine du Canada, l’occasion pour le gouvernement français de mettre en pratique vos recommandations. J’ai mentionné notre présidence du Conseil de l’Europe.
se donner les moyens financiers et humains nécessaires. Je le rappelais au début de mon propos : notre objectif c’est 50% de l’aide publique au développement affectée à cette stratégie de diplomatie féministe. Et nous le tiendrons.
Développer notre politique vers trois directions prioritaires : la transition démocratique avec une participation plus accrue des femmes à la vie politique ; la transition sociétale par la lutte contre les discriminations et les violences, ainsi que l’accès à l’éducation et à la santé ; la transition économique et écologique via l’intégration des questions de genre à notre diplomatie climatique.

Ces priorités sont cohérentes et je ne doute pas qu’elles servent de lignes directrices au développement de la stratégie de la diplomatie française dans ce domaine car elles englobent les défis les plus immédiats et les plus lourds de conséquence pour l’avenir de notre humanité.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet mais je suis certaine que chacune et chacun d’entre vous repart de cette journée de conférence enrichi(e) de nouvelles idées et de nouvelles perspectives sur la diplomatie féministe. Je vous remercie.

Dernière modification : 30/07/2018

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