Juppé : France – Amérique latine, une relation d’amitié et de confiance

Mardi 14 juin, le ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a reçu à déjeuner les ambassadeurs d’Amérique latine en France. Il a rappelé, notamment, que l’une des priorités de la France était de développer sa coopération avec le système interaméricain de justice et d’appui à la gouvernance, en s’appuyant sur son statut d’observateur auprès de l’OEA. Texte intégral :

« Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,
Depuis mon arrivée, j’ai eu l’occasion d’échanger avec plusieurs de vos dirigeants, à Paris ou lors de ma visite en Haïti.

Mais aujourd’hui, j’ai souhaité vous rencontrer personnellement et vous réunir pour ce déjeuner, ici, au Quai d’Orsay, vous qui, sous la présidence de l’Ambassadrice FAXAS, faites vivre la relation entre la France et l’Amérique latine et centrale ainsi que les Caraïbes. Je tiens à saluer tout particulièrement ceux d’entre vous qui ont pris récemment leurs fonctions à Paris.

La relation de la France avec vos pays est une relation de confiance, fondée sur une même communauté humaine, sur les racines linguistiques, les valeurs et la civilisation que nous avons en partage. Cette proximité ne cesse de se renforcer.

Elle s’est d’abord nourrie des échanges entre les hommes. Je pense aux milliers de Français qui traversèrent l’Atlantique pour s’installer au Mexique, en Argentine ou au Chili. Je pense aussi à tous ces artistes et intellectuels latino-américains venus s’installer à Paris depuis la fin du XIXe siècle : aujourd’hui encore, ils font écho aux paroles de l’écrivain-diplomate mexicain Carlos FUENTES : « l’ultime patrie d’un Latino-américain, c’est la France ».

Notre relation s’est également nourrie des idéaux des Lumières et de la Révolution française, qui furent des sources d’inspiration majeures pour les indépendances américaines, et dont les premières constitutions adoptées par certains de vos pays portent la marque. « Dévouement à la liberté et respect des autres peuples, telles sont (…), en particulier, nos caractéristiques communes », soulignait d’ailleurs le Général de GAULLE en 1964 lors de sa grande tournée sud-américaine. Le fondateur de la Ve République n’avait jamais oublié que sur les 400 comités de la France libre fondés dans le monde en 1940, 300 s’étaient formés en Amérique latine.

L’affinité profonde entre nos peuples s’enrichit enfin des multiples influences mutuelles - juridiques, scientifiques, économiques et bien sûr culturelles - entre nos sociétés. Je pense naturellement au statut privilégié dont la langue française a toujours bénéficié dans vos pays. Je sais aussi que c’est sur votre continent que se sont créés les premiers comités de l’Alliance Française et les premières chambres de commerce et d’industrie françaises à l’étranger. Je connais la force de nos liens universitaires, de la contribution de Fernand BRAUDEL et de Claude LEVI-STRAUSS à la création de l’Université de Sao Paulo à la vitalité de l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine à Paris. Je sais enfin l’intérêt que suscitent immanquablement les manifestations telles que l’exposition sur les Mayas, qui ouvrira bientôt ses portes au Musée du Quai Branly : il témoigne mieux que tout autre de la place particulière qu’occupe votre continent dans le cœur des Français.

Ces liens de l’esprit et du cœur se conjuguent, on l’oublie trop souvent, avec la proximité géographique des Départements Français d’Amérique - Guadeloupe, Martinique et Guyane-, la France étant, grâce à la Guyane, le seul pays européen à partager des frontières terrestres avec l’Amérique latine. Un voisinage territorial qui nous permet de mener ensemble de nombreux projets concrets.

Cette relation d’amitié et de confiance, nous voulons la renforcer encore davantage.

D’abord, parce que nous avons pris conscience des changements intervenus dans votre région. Lorsque j’ai été nommé pour la première fois ministre des Affaires Etrangères, en 1993, l’Amérique latine venait de célébrer le cinquième centenaire de « la rencontre des deux mondes ». L’an dernier, quelques mois avant mon retour au Quai d’Orsay, plusieurs de vos pays ont fêté le bicentenaire de leur indépendance. Que de chemin parcouru entre ces deux anniversaires ! En près de 20 ans, vous avez traversé des crises économiques et politiques graves et répétées. Vos dirigeants ont dû construire de nouveaux systèmes politiques démocratiques et conduire une mutation radicale de vos économies. Dans tous les domaines, politique, économique, social, votre région a fait preuve d’une maturité, d’une inventivité et d’un dynamisme hors du commun. La capacité de résistance et de réaction de la plupart des Etats latino-américains à la crise économique en témoigne.
Cet essor, nous en avons pris la mesure et nous voulons l’accompagner. La journée annuelle de l’Amérique latine en France, célébrée pour la première fois le 31 mai dernier, nous permettra de mieux nous connaître et de lancer des projets concrets en ce sens.

Nous voulons renforcer notre relation parce que votre région est pour nous un partenaire incontournable pour relever les grands défis transversaux auxquels nous sommes confrontés. Je pense par exemple à la lutte contre le changement climatique, qui sera au centre de notre agenda commun dans les mois qui viennent. Je me félicite de l’initiative de la Colombie, à l’origine de la création du groupe de Carthagène, et du rôle très positif joué par le Mexique dans la négociation sur le climat. Je souhaite que la conférence RIO + 20, à laquelle la France attache une importance particulière, débouche sur des résultats concrets.

Enfin, nous voulons renforcer notre relation parce que dans un monde où les équilibres se modifient et où la gouvernance est à réinventer, une Amérique latine active est essentielle à nos yeux. Votre région, qui occupe une place de plus en plus importante dans le concert des nations, est en effet un pôle majeur du monde de demain.

Que faisons-nous ensemble ?

Au niveau bilatéral, on parle beaucoup du partenariat stratégique entre la France et le Brésil. C’est vrai qu’il existe. C’est vrai qu’il est dynamique. Mais ce partenariat n’est pas exclusif des liens que la France veut nouer avec tous vos pays.
Nos relations dans le domaine culturel, scientifique et universitaire restent denses et très vivantes.
-  Les Instituts de recherche français, comme le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou l’Institut Pasteur, sont très actifs dans nombre de vos pays. La création de l’Institut des Amériques, dont les locaux seront inaugurés à Paris dans quelques jours par Valérie PECRESSE, permet à nos chercheurs de constituer, avec leurs homologues latino-américains, un réseau de partenariats associant également le réseau diplomatique et le monde des entreprises.
-  Nos universités accueillent chaque année 12 000 étudiants latino-américains. Grâce au développement croisé des échanges universitaires et à la mise en place de doubles diplômes, ces jeunes peuvent aujourd’hui poursuivre leur cursus dans deux pays et se voient ainsi ouvrir les portes de l’Europe. Nous souhaiterions développer davantage ces échanges, qui constituent une véritable richesse pour nos deux continents.

Dans le domaine économique, vos pays se sont adressés à nos grands groupes pour mettre en œuvre d’ambitieux projets de développement, dans le domaine de l’aéronautique, des transports ou de l’énergie. La France est aujourd’hui parmi les premiers investisseurs dans votre région.

Nous sommes prêts à aller plus loin, en développant nos investissements, en renforçant la présence des PME françaises et en mettant en œuvre des partenariats technologiques dans les secteurs clés de vos économies. C’est dans cet esprit que travaillent nos entreprises, nos universités et nos centres de recherche, avec l’aide de notre dispositif diplomatique et de coopération. C’est aussi le sens de l’engagement de l’Agence française de développement, qui s’est récemment ouverte à l’Amérique latine. Elle intervient sous forme de prêts pour accompagner vos politiques publiques - aujourd’hui dans trois pays (Brésil, Colombie, Mexique) – ou par l’intermédiaire de sa filiale Proparco, en soutien au secteur privé.
Mais nous considérons aussi que la France doit être une terre d’accueil pour les investissements latino-américains et une porte d’accès au marché européen, pour les fleurons de votre économie, qui nouent déjà des partenariats avec de très grands groupes français, mais aussi pour vos PME. C’est la raison pour laquelle l’ouverture en France de Chambres de commerce bilatérales avec certains de vos pays (Brésil, Chili) nous semble être une très bonne chose.

Au niveau régional américain, nous avons quatre priorités :
-  Développer notre coopération sur les problématiques telles que l’environnement, la prévention et gestion des risques naturels et la sécurité, qui concernent directement les Départements français d’Amérique ;
-  Soutenir toutes les formes d’intégration politique et économique que vos pays souhaitent mettre en place sur votre continent ;
-  Développer notre coopération avec le système interaméricain de justice et d’appui à la gouvernance, en nous appuyant sur notre statut d’observateur auprès de l’Organisation des Etats américains (OEA) ;
-  Dynamiser enfin la relation entre l’Amérique latine et l’Union européenne. En octobre 1964, déjà, à son retour d’Amérique latine, le général de GAULLE écrivait à Konrad ADENAUER : « Je rentre (…) de mon voyage en Amérique du Sud convaincu qu’il appartient à l’Europe de jouer un grand rôle sur ce continent auquel elle est attachée par tant d’intérêts, d’amitiés et de traditions ». Aujourd’hui, l’Europe est le premier bailleur, le premier investisseur et le deuxième partenaire commercial de votre région. Le sommet Union européenne / Amérique latine et Caraïbes, qui aura lieu en mars 2012 à Santiago du Chili, nous permettra de renforcer encore ces liens.

Au niveau multilatéral, enfin, nos champs de coopération sont de plus en plus nombreux.
-  C’est vrai en matière de droits de l’Homme (co-parrainage avec l’Argentine de la convention sur les disparitions forcées, travail sur le renforcement du Conseil des droits de l’Homme avec le Mexique) ;
-  C’est vrai en matière de diversité culturelle - c’est notamment grâce à l’appui de vos pays que la France a fait adopter une convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles par l’UNESCO en 2005 ;
-  C’est vrai également en matière d’opérations de maintien de la paix (MINUSTAH, école de maintien de la paix en Argentine) ;
-  C’est vrai encore en matière de rénovation de l’aide au développement (rôle du Brésil et du Chili en matière de financements innovants) ;
-  C’est vrai enfin en matière de réforme de l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ou de normes sociales.

Au-delà de ces efforts, nous sommes déterminés à aider l’Amérique latine à prendre toute sa place dans la nouvelle gouvernance mondiale qui se met en place.
-  Au G8, je me réjouis des avancées réalisées, notamment en mai dernier lors de la réunion ministérielle à Paris, en format G8 élargi, sur le trafic transatlantique de cocaïne, à laquelle plusieurs pays d’Amérique latine ont participé.
-  Au G20, qui est aujourd’hui l’instance de gestion des affaires économiques et financières de la planète, l’Amérique latine est, avec 3 membres, déjà très bien représentée. Mais nous sommes convaincus que pour être légitime, le G20 doit désormais rassembler au-delà de ses membres. C’est la raison pour laquelle la Présidence française a mis en place une concertation large, qui associe les Etats de votre région. Dans ce cadre, notre collaboration sur divers ateliers avec le Brésil, l’Argentine et le Mexique est excellente. Nous travaillons également avec la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Nous travaillons enfin aux côtés d’organisations telles que l’Organisation internationale du travail (OIT) ou l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), toutes deux dirigées par des Latino-Américains (MM. SOMAVIA et GURRIA).
-  En ce qui concerne l’ONU, enfin, nous partageons une même conviction qu’il est essentiel de mieux articuler le G20, le G8 et les Nations unies, dont le système doit être rendu plus efficace. La France est notamment déterminée à tout mettre en œuvre pour poursuivre la réforme du Fonds monétaire international. C’est pour cela que nous avons présenté la candidature de Mme LAGARDE pour prendre la tête de cette institution.

Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,

En quelques décennies, l’Amérique latine a fait la preuve de sa stabilité politique, de son essor économique et social et de sa capacité de résistance aux chocs externes. Elle est aujourd’hui la seule région au monde qui soit à la fois démocratique, pacifique et dénucléarisée. C’est donc un pôle de stabilité indispensable dans un monde incertain.

Cette « nouvelle Amérique latine », vous pouvez compter sur notre engagement à ses côtés. Je vous remercie et souhaite que nous puissions à présent échanger de la manière la plus informelle possible. »

Source : Ministère des Affaires étrangères et européennes. (Paris, 16 juin 2011).

Dernière modification : 16/06/2011

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