Dialogue et coopération, les clés d’une immigration réussie

Invité à participer au panel « Partage d’expérience : la Coopération bilatérale pour gérer les migrations », organisé par la Commission spéciale sur les Questions migratoires de l’Organisation des Etats Américains, les 12 et 13 avril 2011, l’Observateur permanent de la France, Pierre Henri Guignard, a mis en avant la volonté de la France d’aboutir à une approche globale de l’immigration, associant les pays d’origine. Texte :

« Avant de partager quelques informations pour contribuer à notre réflexion collective sur le thème essentiel qui est le nôtre aujourd’hui, permettez-moi une ou deux remarques un peu personnelles.

Le sujet que nous abordons dans la sérénité du Salon Bolivar est un sujet lourd, émotionnel. Il fait l’objet de débats acrimonieux. Partout, il oppose les uns aux autres. Il divise les voisins au-delà des frontières. Il est traité avec passion par les éditorialistes, selon qu’ils voient le verre à moitié plein ou le verre à moitié vide.

Les phénomènes migratoires sont des phénomènes humains graves.
Ils sont liés à l’arrachement à la terre natale.
Ils sont liés à la recherche d’un monde meilleur.
Ils sont liés à la difficulté de connaître les autres et de s’intégrer dans un nouvel environnement.
Ils sont liés à la peur de l’insécurité.
Ils sont liés à l’incompréhension entre les hommes.
Ils sont liés à la vie difficile de ceux qui partent, qui devient souvent encore plus difficile quand ils arrivent ailleurs, là où ils ne sont pas attendus, parce que déjà la vie y est dure, parce que déjà le travail y est rare.

Je n’ai pas l’ambition de traiter de manière exhaustive un sujet que vous connaissez mieux que moi. Je ne suis pas venu vous présenter un modèle. Je viens modestement échanger quelques idées. Je viens vous écouter.

La lecture de la presse vous a probablement convaincus que « la France voulait restreindre l’immigration légale. » Et il est vrai que, face à l’évolution de la situation au sud de la Méditerranée, les autorités de mon pays s’inquiètent d’un afflux massif de personnes chassées de leur pays par les conflits en cours et par la désorganisation économique qui les accompagnent, sans doute temporairement. Cette inquiétude est ressentie vivement par la population française, et par la population européenne en général, qui voit arriver vers les côtes de l’Union européenne des malheureux embarqués dans des conditions dangereuses, inhumaines, souvent drainés par des trafiquants sans scrupules.

C’est vrai aussi que depuis 2006, le ministre de l’Intérieur, M. Nicolas Sarkozy, avait indiqué qu’il souhaitait passer d’une immigration « subie » à une immigration « choisie. » Effectivement, notre pays a renforcé la lutte contre l’immigration irrégulière, ralenti le regroupement familial et limité l’arrivée des travailleurs à certains secteurs professionnels.

Ces mesures ont été adoptées dans l’intention de contrôler un phénomène préoccupant dans la mesure où les premières victimes de l’immigration non organisée sont les immigrants eux-mêmes, victimes de l’illusion d’une vie facile, là où ne les attend que le formidable défi d’une intégration difficile dans un monde extrêmement compétitif, frappé lui-même par une crise économique sans précédent.-

Pourtant, en ce qui concerne par exemple l’immigration familiale, le droit à vivre en famille est inscrit dans la Constitution et dans la déclaration universelle des droits de l’Homme. Notre pays peut donc difficilement aller au-delà de ce qu’il a déjà fait et qui tombe sous le sens : imposer des tests de maitrise de la langue française, resserrer les conditions de logement et de salaire des travailleurs immigrés. Dans le domaine de l’asile, autre exemple, la France est signataire de la convention de Genève et elle entend bien honorer ses engagements à cet égard.-

Oui, la France est un pays d’immigration. Depuis toujours, mon pays a ouvert ses portes à ceux qui étaient persécutés dans leur pays ou qui avaient faim. Les immigrants ont trouvé dans nos écoles des places pour leurs enfants, et dans nos hôpitaux des soins quand ils en avaient besoin. La République a su donner une place à ceux qui ont choisi de vivre en France ou de devenir Français, à condition, naturellement, qu’ils respectent nos lois et nos règles. Et c’est parce qu’existe cette tradition d’ouverture, que le gouvernement français entend, avec ses partenaires, organiser une immigration voulue, plutôt que subir un phénomène incontrôlé.

C’est ainsi que lorsqu’il a adressé sa lettre de mission au ministre compétent, le président de la République M. Nicolas Sarkozy, lui a fixé cinq priorités : "renforcer la lutte contre l’immigration irrégulière", "conforter notre politique de l’asile", mettre en place "une nouvelle politique de l’intégration", promouvoir "notre identité nationale" et renforcer "notre politique de développement solidaire" pour "aboutir à une approche globale de l’immigration, associant les pays d’origine".

En effet, et c’est le thème de notre séminaire, la France est convaincue du rôle essentiel des Partenariats sur les migrations. C’est pourquoi elle se félicite de l’attention portée par l’Organisation des Etats Américains et la Commission que vous présidez, Monsieur le Président, à ce sujet.

Toute politique concernant les migrations part de deux constats :

- bien que les questions migratoires relèvent de la souveraineté des Etat, aucun pays ne peut plus résoudre seul les problèmes de migration-mobilité et d’emploi dans un cadre national à partir d’une politique décidée de façon unilatérale,

- des synergies sont donc à rechercher entre pays d’accueil et pays d’origine autour de solutions complémentaires.

Ces deux constats débouchent sur la volonté manifestée par certains Etats de créer des espaces communs à deux ou plusieurs pays pour examiner ensemble les questions migratoires auxquelles ils sont confrontés et pour rechercher et mettre en œuvre ensemble des solutions équilibrées, favorables aux économies et aux sociétés de chacun des pays.

Ce faisant, la question de nouveaux partenariats se trouve posée d’une façon à la fois simple, en raison de l’évidence de sa nécessité, et complexe, en raison du nombre de paramètres à prendre en compte et des changements à effectuer pour :

- se doter des compétences pour développer ces partenariats,

- adapter les normes et modes de travail pour partager les responsabilités entre les pays partenaires.

Pour sa part, la France a mis en place différents types d’accords bilatéraux qui relèvent des questions migratoires.

Par exemple :

- Certains accords sont le fruit de la volonté de deux Etats (certains, devenus pays d’accueil depuis peu, les deux étant aussi pays d’origine et parfois de transit), désireux de se doter d’un espace commun pour traiter ensemble de toutes les questions migratoires qui se posent entre les deux pays. Ils entendent rechercher ensemble des solutions qui soient bénéfiques pour les deux Etats partenaires (arrangement France-Brésil).

- Ou bien il peut s’agir d’Etats qui décident de revisiter les systèmes régissant la mobilité entre leurs deux territoires, comme des accords d’échanges de jeunes professionnels, pour les rendre plus attractifs et mieux les inscrire dans leurs stratégies de développement économique respectives (négociation entre France et Canada).

- On assiste aussi à l’émergence d’une nouvelle génération d’accords dits “accords de gestion concertée des flux migratoires et du développement solidaire” passés entre pays d’accueil et pays d’origine afin de pouvoir articuler à la fois des réponses aux offres d’emploi dans les pays développés et des réponses aux besoins de développement des pays d’origine avec un volet consacré au développement solidaire.

Ce volet englobe des actions de développement local de régions d’origine d’émigration, de l’appui aux diasporas, aux transferts de fonds et à la création d’activités économiques. À ce jour, quatorze accords de gestion concertée des flux migratoires ont été signés entre la France et les pays suivants : Bénin, Burkina-Faso, Cap-Vert, Congo, Gabon, Ile Maurice (axé sur les migrations circulaires), Russie, Sénégal, Tunisie (avec une forte composante formation professionnelle), Cameroun, Liban, Ancienne République yougoslave de Macédoine, Monténégro, Serbie. Les neuf premiers ont été ratifiés. D’autres négociations sont en cours.

Enfin, d’autres accords privilégient le développement de nouvelles formes de mobilité, notamment des jeunes, avec des actions pour :

- actualiser des anciens accords en les intégrant dans les stratégies de développement économique des pays partenaires ;

- promouvoir des nouvelles actions conduites par les pays partenaires placées au cœur de projets de développement novateurs rassemblant des acteurs publics et privés des pays partenaires (Fondation Sophia-Antipolis, création d’un Office méditerranéen de la Jeunesse par 16 pays méditerranéen,...).

J’ai bien conscience d’avoir à peine effleuré le sujet qui vous intéresse. De ce qui précède, s’il faut retenir un seul enseignement, c’est l’impérieuse nécessité de travailler ensemble et d’embrasser la problématique migratoire dans un contexte large qui est celui des migrations concertées en fonction des nécessités des pays de départ et des besoins des pays d’arrivée.

Le dialogue et la coopération sont les clés d’une immigration réussie, d’une immigration qui permet à certains de trouver leur place dans un pays d’accueil choisi, et à d’autres de repartir chez eux, forts d’une formation nouvellement acquise, voire d’une expérience professionnelle nouvelle afin de mettre leurs connaissances, leurs moyens, leur expérience au service de leur pays de naissance et d’arrêter ainsi la terrible hémorragie des départs sans retour. ». /.

Source : Mission permanente de la France auprès de l’OEA. (Washington, 12 avril 2011).

Dernière modification : 12/04/2011

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