De l’observation à la présence, de la présence à l’influence

Les travaux de l’Organisation des Etats Américains ne peuvent laisser indifférent le pays européen le plus implanté territorialement sur le continent. La France est plus qu’un observateur dans cette enceinte. Elle y acquiert une vision d’ensemble sur le seul forum de dialogue interaméricain regroupant les 35 Etats du Continent (deux sont suspendus actuellement, Cuba et le Honduras), elle peut y faire valoir ses positions et y défendre ses intérêts, elle peut enfin y agir en soutien des efforts déployés par les ambassades bilatérales et par les Représentations permanentes dans les organisations internationales. L’OEA est pour notre pays à la fois un formidable observatoire et un champ d’action privilégié. La diplomatie hémisphérique est, en effet, partie intégrante de la diplomatie globale.

Observation

L’OEA est un point de convergence unique, car elle est à la fois la plus ancienne des enceintes interaméricaines et la plus inclusive des structures intégrées d’un continent tiraillé en permanence par des forces centrifuges et centripètes mais soudé aussi par les valeurs partagées de l’Occident. La France y entretient des relations suivies avec ses partenaires privilégiés américains, avec les pays influents de la région auprès desquels elle bénéficie d’une relation qui n’est obscurcie par aucun passé colonial, souvent renforcée même par une admiration profonde remontant aux Lumières, et, enfin, avec des pays avec lesquels elle est unie par un lien plus distant, en raison de l’éloignement ou d’un passé plus complexe.

La France est d’Amérique par quatre de ses Départements (ses deux frontières les plus longues sont avec le Brésil et le Suriname). Elle ne peut pas faire l’économie d’une connaissance approfondie d’une région qui représente, quoi que l’on en dise, l’un des grands pôles de stabilité du monde. Le continent américain est un ensemble de près d’un milliard de personnes, jeune, puissant, sortant d’une forme d’insularité héritée de la doctrine Monroe et à la recherche d’une cohérence dans la diversité, aussi riche en talents qu’en matières premières, mû par une dynamique économique qui en fait l’un des réservoirs de croissance du monde globalisé. Parce que l’organisation qui réunit ces pays se trouve à Washington, elle y bénéficie d’un rayonnement qu’elle n’aurait nulle part ailleurs ; les médias et les think tanks scrutent les évolutions de l’hémisphère et la vision d’ensemble qu’ils en donnent est précieuse pour mieux comprendre l’évolution du monde.

Présence

L’OEA a une activité normative qui n’a d’équivalent qu’à la Commission européenne. Même si le processus intégrationniste américain est fractionné et inégal, il s’agit bien d’une organisation qui exerce, à petites touches mais de manière irréversible, une influence croissante sur les législations nationales. L’OEA a soutenu avec succès le processus de démocratisation en Amérique latine au sortir des dictatures militaires. Si elle a donné le sentiment d’être désarmée face au coup d’Etat au Honduras, son impuissance était aussi celle de la Communauté internationale. Auparavant, elle avait prouvé qu’elle pouvait diffuser les crises : la Bolivie a bénéficié de son intercession et l’organisation a pu contribuer à empêcher qu’un processus électoral ne débouche sur la violence ; la même chose s’est produite en Equateur. L’Organisation qui a contribué au processus de réconciliation nationale en Colombie a permis d’éviter que la crise entre ce pays et l’Equateur ne dégénère et a accompagné intelligemment le processus de rapprochement entre les deux pays.

Dans le domaine de la lutte contre les abus de drogue ou de la lutte contre le terrorisme, dans celui de la promotion et de la défense des droits de l’Homme, dans ceux de la bonne gouvernance, de la santé publique et de la sécurité alimentaire, de la justice et du développement durable, l’OEA dispose d’instruments d’action qui lui permettent de jouer un rôle directeur a minima mais finalement efficace.

Les mécanismes de l’OEA sont trop importants sur le continent pour que la France fasse l’économie d’une participation active. Notre pays ne peut lutter contre le narcotrafic dans la Caraïbe et entre le continent américain et le golfe de Guinée sans coopérer, d’une façon ou d’une autre, avec la Commission Interaméricaine contre les Abus de Drogue (CICAD) et la Commission Interaméricaine contre le Terrorisme (CICTE) ou jouer un rôle pour rapprocher les réseaux de coopération judiciaire américain et européen, ainsi que l’a souhaité, à Brasilia, le secrétaire d’Etat à la Justice qui participait pour la première fois à une réunion des Ministres de la Justice du Continent. La France ne peut défendre l’universalité des Droits de l’Homme et ne pas suivre et encourager les activités de la Commission et de la Cour Interaméricaines compétentes. Elle ne peut disposer de plusieurs centres de l’Institut Pasteur en Amérique et développer dans ses Départements une politique de santé publique exemplaire sans participer activement aux travaux de l’OPS (ses centres de recherche agronomiques installés dans les DFA –IICA, notamment-, étant par surcroît susceptibles d’apporter à la région une expertise de haut niveau). La France ne peut être l’un des deux principaux acteurs de la reconstruction d’Haïti sans concertation avec les pays du continent et donc avec l’OEA qui participera à la modernisation du cadastre, à la préparation des élections et à la remise en état de l’Etat-civil.


Influence

L’OEA à Washington est une formidable caisse de résonance. La France peut y toucher les 33 pays participant activement à ses activités, représentant autant de voix aux Nations unies. Les représentations permanentes des pays américains étant par surcroît dirigées par des personnalités influentes dans leur pays d’envoi, diplomates de carrière de haut niveau ou hommes politiques en mission, elle y dispose d’interlocuteurs de qualité.

En soutenant les activités de la CICAD, la France peut contribuer à influencer la politique interaméricaine de lutte contre le narcotrafic.

En participant au réseau de coopération judiciaire interaméricain, la France peut accélérer la mise en œuvre des accords de coopération qu’elle a signés avec des pays du continent et obtenir de meilleurs résultats avec ceux avec lesquels elle n’a pas d’accord.

En appuyant l’action de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme ainsi que de son Rapporteur pour la Liberté d’Expression, et de la Cour des Droits de l’Homme, elle peut faire valoir que son attachement aux valeurs universelles qu’elle défend ne relève pas seulement du verbe, mais de l’action.

En choisissant de coopérer avec l’OEA pour reconstruire Haïti, elle donne la preuve que son engagement est dénué d’arrière-pensées puisqu’il associe les nations du Sud.

La France reste une référence politique, morale et culturelle sur l’ensemble du continent américain. Par son action auprès du seul organisme transversal interaméricain, la Mission permanente auprès de l’OEA peut contribuer, modestement mais efficacement, à renforcer sa présence de l’Alaska à la Terre de Feu.

Dernière modification : 06/12/2013

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